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Docteur en maths , universitaire retraitée , brevetée pilote d'avion , je souhaite communiquer dans ces domaines ; plus le militarisme , la géopolitique ,...

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Formes, forces, beauté

 
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MessagePosté le: Dim 15 Juin - 12:43 (2008)    Sujet du message: Formes, forces, beauté Répondre en citant

 
 
Formes, forces, beauté
André Turcat
Académie nationale de l’air et de l’espace


Tel un processus darwiniste apparaît l’évolution des avions,
et de même celle des œuvres d’art, s’il est permis de franchir
un pont que l’admiration a déjà jeté.

PROCESSUS aussi vrai et aussi faux
que les théorèmes du bon
Charles DARWIN

Aussi vrai parce que la physique
et le marché, parfois aussi la politique,
ont force de lois et éliminent les moins
aptes. Ne donnons que deux exemples
des sanctions par les lois de la physique

: Ader n’a jamais pu faire de son
“Avion 3” une machine opérationnelle
parce que l’aile d’une chauve-souris
prise pour modèle ne convient pas
davantage à un avion à moteur que
des pattes à une automobile ou des
nageoires à un navire.

Léonard de Vinci n’a jamais réussi à fondre son
immense cheval de bronze parce que
malgré tous ses dessins la coulée et le
poids du métal ne se pliaient pas à
une pensée trop éthérée.

Aussi faux parce que l’apparition
de nouvelles espèces n’est ni déterministe
ni aléatoire, mais fruit de l’esprit
inventif. L’avion à réaction est
apparu parce que des aérodynamiciens
ont imaginé de dessiner des
compresseurs remplaçant avantageusement
le fébrile mouvement alternatif
des pistons, et que des métallurgistes
ont su trouver les alliages et
des modes d’ancrage convenant aux
aubes de turbines.
De même l’incomparable
éclat des mosaïques ravennates
et byzantines est dû tant à l’élan
théologique des Orientaux après les
premiers Conciles qu’à l’invention
technique des ors lumineux déposés
sous les tesselles de verre.

Ainsi en va-t-il de la forme des
avions de chaque constructeur, déterminée
à la fois par les forces et les lois
implacables de l’aérodynamique et
par les méthodes et astuces des ingénieurs
maison, rodées en soufflerie et
faciles à repérer d’un modèle au suivant;
puis le dessin bascule à intervalles,
selon les objectifs, après des innovations
littéralement bouleversantes,
telle la voilure delta la plus apte au
transsonique après avoir été conçue par
von Lippisch pour un planeur, et
reprise soudain aussi avec l’aile souple
de Rogallo.
Aussi révolutionnaire en
art fut le réalisme pictural, le profil
au lieu du frontal, et les à-plats de
couleur chez Giotto, cette fois sans
autre force que celle de l’invention,
puisque la fresque avait déjà des siècles
de gloire.
Ainsi en va-t-il de l’architecture,
où les forces dictent les formes, ou
les dictèrent jusqu’à ce que l’invention
du béton armé, puis précontraint,
vint autoriser toutes les audaces. Cela
ne veut pas dire bien entendu que les
formes répondant aux forces soient
uniques : pour qu’un monument
tienne, on peut faire un tas de pierres
géométrique et même en delta vertical
comme les Égyptiens sans prendre
de grands risques d’effondrement, on
le voit après cinq millénaires ; on peut
aussi poser candidement un linteau
sur des piédroits comme les Grecs à
la seule condition de limiter la portée
du linteau, et ne couvrir qu’en
charpente ; on peut faire des arcs clavés
comme les Romains, des voûtes de
plein cintre ou en arc brisé comme
les Romans à condition de mettre un
excès de masse et des contreforts sans
rien calculer, pas plus que ne calculèrent
(faute de moyen de calcul, quasiment
impossible d’ailleurs en chiffres
romains) les architectes du gothique ;
et ceux-ci prirent, malgré les secrets
de l’art, plus de risques, comme le
confirmèrent les effondrements en
cours même de chantier (Cluny,
Beauvais).
On peut ignorer la notion
précise de force et de poussée comme
encore à la Renaissance. Les lois de
la physique, enseignées par l’expérience
et même seulement flairées ne
contraignaient pas moins les struc-
tures, tandis que le sentiment, résonance
subtile, affinait les formes vers
ce qui nous apparaît encore, à des
degrés divers, comme de la beauté.

Mais quelle est la nature et quelle
est l’origine de ce sentiment ? Vieux
débat, associé à celui de la beauté en
soi, comme d’ailleurs du bien ou du
vrai.
Pour nous, théoriciens ou praticiens
de la physique, nous savons
déjà, par forces, que le vrai, pour commencer,
n’est pas l’arbitraire de chacun.
Il y a des lois. Mais tenons-nousen
ici à l’esthétique.
Tout être vivant, semble-t-il, est
sensible à la forme. L’animal en tout
cas, et l’enfant nouveau-né déjà, sont
certainement sensibles à la forme de
reconnaissance, forme d’un objet,
d’un visage, plus subtilement d’une
voix, formes auxquelles il s’attache
par réflexe, sans autre processus mental.
Des radars militaires sont sensibles
aussi à des formes de reconnaissance
; eux, comme l’animal et le
jeune enfant, peuvent d’ailleurs être
trompés par des leurres, ce qui est
signe de leur niveau limité de perception.
Je n’ai jamais été animal, ni
radar d’ailleurs, ni même psychologue,
mais enfant, et n’est-il pas clair
que seul l’homme grandi, éduqué,
devient sensible à la forme esthétique,
ce qui constitue le goût.

Bien sûr l’habitude, et surtout
cette éducation et le développement
de la pensée chez l’homme, contribueront
à former le goût, quoique sans
universalité, admettons-le : les visages
des reliefs romans, comme les postures
des bouddhas, n’atteignent pas
le fond senti de qui est ignorant de
ces styles.
 Mais la contemplation,
depuis celle de la voûte du ciel, est
aussi éducatrice du goût. D’ailleurs n’y
a-t-il pas des formes que tout le monde
s’accorde à reconnaître belles ? Et ne
seraient-ce pas justement, et plus
particulièrement celles que les forces
physiques ont dictées ou modelées,
et qui forcent à la contemplation ?
Formes extérieures ou intérieures
entraînant un sentiment d’aise et
d’harmonie, et jusqu’à inspirer l’enthousiasme
:
• en architecture de pierre, qui
n’éprouve ce sentiment dans l’abbaye
de Silvacane ou les cathédrales de
Bourges ou de Cologne, devant le Taj
Mahal ou le Bayon ;
• en construction de métal de nos
avions devant le Constellation hier,
Concorde aujourd’hui, même remisé ?
Les forces, les lois naturelles, les ont
lissés après le coup de crayon initial
du maître d’œuvre.
Certes il y a bien des demeures et
comme des aimants qui touchent
davantage tel ou tel individu, telle ou
telle époque :
• ainsi le bonheur du roman, c’est la
paix, la méditation médiévale,
comme un rond bouclier ;
• la tension du gothique, c’est le
combat, la visée vers l’invisible, l’épée
pointée ;
• le superflu du baroque, c’est en
revanche la palpitation, d’ailleurs
joyeuse, quand ce n’est pas même
l’occultation de la forme architecturale
;
• et l’on peut imaginer des comparaisons
aéronautiques, navales, ferroviaires
ou même montagnardes,
dont je vous laisse le soin.
Mais n’existe-t-il pas aussi des
formes que l’on peut juger objectivement
laides ou méchantes :
• soit volontairement pour inspirer
la peur, comme les monstres des chapiteaux
romans pour inspirer l’horreur
du péché, ou les masques de
guerriers primitifs pour terroriser
l’adversaire ;
• soit sans cette volonté, comme
nombre de reliefs mayas pour ce qui
est de l’art, ou comme le saisissant
F117, déplorable aérodynamique que
seule justifie la furtivité ?
Enfin il y a aussi des formes simplement
pataudes…
Poussant un peu plus loin en aviateurs,
ne pourrait-on porter des jugements
esthétiques sur les postes de
pilotage, car il en est où l’on se sent
aussitôt heureux, ce qui est tout de
même un signe. Au temps de nos premiers
deltas, j’eus affaire, pour l’arrangement
du poste pilote, à un homme
d’une carrière bien curieuse : venu
des Arts décoratifs, il avait d’abord
participé à la décoration du paquebot
Normandie ; puis, remarqué par
le précurseur de l’avion de transport
d’avant-guerre Wibault, à la décoration
de cabines passagers ; la guerre
venue et ce souci devenu vain, il avait
avancé vers le poste de pilotage, s’adaptant
vite à ce travail d’aménagement
de pure efficacité et acquérant une
nouvelle compétence en instruments
et en électricité. Cet homme d’ailleurs
charmant s’appelait Louis Thomas, et
j’ai plaisir à citer son nom pour le seul
souvenir. À l’Arsenal de l’Aéronautique,
il était devenu responsable des postes,
ses poches toujours bourrées de poussoirs,
disjoncteurs ou interrupteurs
de divers modèles, et nous eûmes
beaucoup à discuter. Lorsqu’il voulait
me persuader d’adopter l’un ou
l’autre de ses bidules qui ne me convenaient
pas pour leur incommodité, et
que j’étais à bout d’arguments, il suffisait
que je lui dise : “Voyons, Thomas,
regardez, ce n’est pas beau ” ; et sans
un argument de plus, il répondait :
“ Bien, je vais chercher autre chose. ”
Alors, lorsque je vois paraître un
livre de Fascination de la laideur, j’ai
envie de crier. Je savais que le Vrai et
le Bien étaient pour beaucoup des
notions désuètes, mais je croyais naïvement
que le Beau résisterait aux
destructeurs.

Eh bien ! Il résiste tout de même,
puisque nous voyons des foules béates
d’admiration devant Notre-Dame et
que nous les avons vues devant
Concorde. ?

AOÛT-SEPTEMBRE 2005 • LA JAUNE ET LA ROUGE : journal de l'Ecole Polytechnique
 Turcat 29/08/05 

 


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